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Jour 12 du Grand Confinement

lundi 30 mars 2020, par Frédérique

Aujourd’hui, c’est Antoinette qui fait une proposition d’écriture :

Un moment quelconque en ce derniers jours de mars 2020. Un café, une brasserie. Le ou la
propriétaire, seul/e dans son établissement fermé.
Vous l’accompagnez, corps et pensée, dans ces quelques instants.
Votre texte aura pour titre un prénom et sera éventuellement accompagné (puisque nous sommes en ligne) d’une illustration.


JOEL
Il est descendu comme tous les matins prendre son petit déjeuner dans son bar. Enfin comme tous les matins, certes, mais un peu plus tard qu’à l’habitude puisqu’il n’a pas à ouvrir ni à installer ses quelques tables et chaises devant son établissement. Et il est seul devant sa tasse derrière son comptoir. Pas de croissant le boulanger ne livre plus.
Au dessus de sa tête il entend le bruit des pas de sa femme qui prépare sans doute le petit déjeuner des enfants. Jamais auparavant il ne les entendait dans le brouhaha des conversations. Sa femme, ses enfants...
A cette pensée, il sent l’angoisse revenir, monter brusquement , lui serrer la gorge. Comment vont-ils s’en sortir ? Sans revenu pendant un mois, sans doute deux et les factures à payer...Joël trempe ses lèvres dans le café encore chaud. Depuis le début du confinement, celui-ci n’a plus le même goût. Avant il n’arrivait que rarement à le boire chaud. Il fallait servir tous ces clients pressés qui allaient travailler. Quelquefois, il arrivait à s’asseoir auprès d’un fidèle pour discuter quelques minutes.
Maintenant ce sont les rires des enfants qu’il perçoit au travers du plafond. Eux, ils sont joyeux :pas d’école, une partie de foot dans le jardin derrière la maison cet après-midi. A trois ils arrivent à s’occuper. Il viendra taper dans le ballon avec eux, cela leur fera plaisir. En ce moment ils ont papa pour eux !
A cette pensée, un sourire arrive à dérider son front soucieux. Mais voilà qu’il pense soudain à Clémentine, toute seule avec les siens, Jean-Luc est à l’hôpital depuis trois jours... Il espère qu’il va s’en sortir.
Joël parcourt la salle du regard. Il a tant mis de lui-même dans ce café. Un rêve réalisé après tant d’efforts ! Il ne voudrait pas être obligé de le vendre. Et les pensées tournent dans sa tête : un prêt à la banque ? Demander de l’aide à la famille, à la mairie ? STOP ! Il verra ça plus tard, chaque chose en son temps. Il trouvera bien une solution.
Il fait un second café. Le bruit de la machine le réconforte. Il va le monter à sa femme. En sa présence il se sent mieux que seul ici à broyer du noir. Dans l’escalier il entend sa femme et les enfants chanter, alors il entonne le refrain de la chanson avec eux. Il sait déjà qu’en entrant dans la cuisine, un des trois va lui dire :
- Arrête papa tu chantes faux !
Il ouvre la porte en donnant un peu plus de voix tout sourire.
– Arrête papa tu chantes faux ! s’écrie Léa.
Au moins il y a des choses qui ne changent pas ! pense Joël.
Françoise G

et on peut écouter Françoise lire son texte en cliquant ici

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(Revenir Au café de Paris en ce dernier samedi de mars)
JIMMY
Regarder toutes les chaises empilées sur la terrasse qui tourne autour de la fontaine et s’étend presque jusqu’au Monument aux Morts de la place Aristide Briand les jours de beaux temps. Rabattre à nouveau les parasols qui gonflent sous le vent. Repousser machinalement les tables au ras du mur. Constater avec effroi que la place est nue et déserte. Lire effaré l’affiche collée sur la porte : Alerte coronavirus. Établissement fermé. Rentrer dans le bar. Se rappeler avoir chassé énergiquement, avant midi, le 17, les derniers clients qui n’y croyaient pas. Penser à Marion partie depuis longtemps. Rougir à l’idée de l’avoir aimée tendrement. Regretter de n’avoir rien dit. Avoir
renvoyé les autres serveurs se confiner chez eux et avoir le coeur bien gros. Ne plus entendre la musique sortir des muettes enceintes. Rester dans le silence qui prend un son étrange. Être enfin venu pour faire le ménage. Passer un coup d’éponge humide sur toutes les tables et passer un coup d’éponge humide sur toutes les banquettes. Effacer les tableaux. Sortir l’aspirateur et le fourrer dans tous les coins. Descendre l’escalier et admirer la nouvelle déco XIX ième qu’il avait presque oubliée. Nettoyer les toilettes et nettoyer les tapis. Oublier la bière de printemps, les galopins, le
Jurançon qu’il servait aux lecteurs de la Grande Librairie tous les deuxièmes jeudis du mois. Se voir en passant dans les miroirs-pub et se trouver mauvaise mine et sentir des picotements dans les yeux. Se rappeler de Mr. Serge de Tolédo et s’émerveiller au souvenir de ses conversations. Vider le réfrigérateur qu’est ce que je vais faire de tout ça, se préparer une assiette et repousser encore le moment de partir. Errer, bien en peine, du haut jusqu’en bas et du bas jusqu’en haut et détester l’idée de la maladie et de contagion possible et détester le souvenir du dernier matin du dernier
mardi. Continuer à suer sang et eau en faisant le ménage... mais qu’est ce que j’ai aux yeux qui me pique comme ça !
Planter l’aspirateur, les chiffons, les éponges, l’eau de Javel , les balais, le Cif, le produit à vitres trois en un, derrière le bar. Prendre une bouteille de Whisky sur les étagères, pendre un verre et descendre s’allonger sur la Récamière du bar d’en bas et se dire en buvant que, quoiqu’il arrive maintenant, personne ne lui enlèvera rien de tout ce qui s ‘est passé là.
JM

ALEX
Je me suis levé plus tard ce matin.
Je n’ai pas entendu tous ces marchands
qui posent sur le pavé leurs paravents.
Lentement, mon corps glisse dans le bain.

La place des Chevaliers de Malte
boude le très beau soleil printanier,
les denrées interdites de panier.
Je sors sur la terrasse, j’entends : halte.

Je traîne ma carcasse dans le bar.
Hors temps de guerre, ça pépie dans les verres,
aujourd’hui pas de clients débonnaires.
Cette paresse obligée n’est pas mon art.

Mon troquet habillé de propreté,
comme moi, il s’ennuie, sans mouvements.
Je me fais un café dans mon café,
pourvu que ça ne dure pas longtemps.

Le temps c’est de l’argent a dit FRANKLIN.
Je réfléchis à cela, j’ai le temps.
Ce temps, je le veux habituellement,
ce temps donné se dissout en un rien.

Je mange un peu, j’y pense encore,
l’obsession du temps dont on dispose,
il est là, je suis désemparé...ose,
prends du repos, c’est un vrai trésor.

Eh oui, je pourrais classer du papier,
je pourrais laver les vitres tachées,
oui, je pourrais aussi le sol laver,
heure autorisée : avancer mes pieds.

Abrupte silence, un peu indécent,
liberté rétrécie me ralentit,
moment drôle, je ressens ce que je suis,
je pose à terre mes égarements.

Je suis dans le jardin, je confine,
notes sur le papier du bout de ma mine,
mon bistrot est fermé pour de mine,
le bruit des verres qui trinquent me taquinent.

Prends garde à toi Coronavirus,
eux, moi, nous n’irons pas dans le ravin,
eux, moi, nous sortirons du souterrain,
tu disparaîtras, nous avons l’astuce.
Laurence

LOUISE
Louise frotte avec énergie, vigueur même, depuis ce matin elle nettoie, brique, fourbit, lustre, cire.Concentrée sur sa tâche, un chi on dans une main, la boîte d’encaustique ff dans l’autre, elle vient de s’attaquer au bar. C’est un joli bar, élégant, judicieusement positionné dans la pièce et dont le bois blond éclaire ce coin un peu sombre. C’est la première fois qu’il subit un traitement de ce genre, d’habitude Louise se contente d’un coup de chiffon, voir de plumeau en sifflotant ou chantant mezza voce une de ces vieilles rengaines qu’elle affectionne, mais là, elle ronchonne, grincheuse,
son visage, aujourd’hui net de maquillage est crispé, un voile de transpiration lui donne un teint poussiéreux. Le chiffon patine, dérape, la cire fait d’affreux petits paquets, le bois verni se rétracte sous cette infamie. Louise, vaincue, laisse de côté son matériel de nettoyage, se redresse avec une grimace et s’appuie lourdement sur le bar, celui-ci laisse fuser un craquement bref mais percutant et même caustique juge Louise qui caresse du bout de ses doigts le meuble :
« Excuse-moi, j’ai fait n’importe quoi, mais c’est parce que je suis complètement désemparée... et triste aussi, tu sais, je ne sais pas quoi faire ! ».
Louise est de ces personnes qui parlent aux objets, elle leur prête une présence amicale, il faut dire que quand elle a installé son salon de thé, elle ne s’est pas adressée à une entreprise qui lui aurait tout fourni clé en main, non elle les a choisis un à un, les caressant, les respirant, les soupesant et quand elle était sûre de son choix, elle les installait pour qu’ils se sentent chez eux, elle ne s’est jamais trompée, sauf une fois, une théière qui n’était vraiment pas à sa place et qu’elle avait dû
ramener, confuse mais maintenant tout est parfait, le salon est hétéroclite certes mais il en émane une ambiance chaleureuse qui fait son succès.
Louise s’est ressaisie, elle aimerait se faire un goûter mais elle n’a plus rien à grignoter, à la nouvelle du confinement elle a emballé les macarons, les muffins, les cakes, toutes les gourmandises faites maison et que personne ne viendrait plus déguster, elle a fait de jolis paquets qu’elle a déposé à la porte des locataires de son immeuble, arrivée chez elle, au cinquième sans ascenseur, elle était essoufflée mais étrangement légère. Elle va juste se faire un thé, elle pourrait essayer ce nouveau thé vert qu’elle n’a même pas eu le temps de mettre en rayon, parfumé pomme, prune et coing, il aurait eu du succès, elle sait même qui, dans ses habitués auraient été tentés,Louise soupire, ce sera pour plus tard, elle entend une petite voix pleurnicharde au fond d’elle qui interroge « quand ? », elle préfère ne pas écouter et va se préparer son thé, ce sera un Oolong, comme d’habitude, Louise, en fait, ne veut rien changer. Assise à une table, une belle théière ventrue en faïence anglaise déposée devant elle, Louise se sent bien ici, entourée de tout ce qu’elle aime, dans quelques semaines elle rouvrira son salon et la vie reprendra, comme avant, elle lève sa tasse en un toast silencieux vers le bar et lui fait un clin d’oeil, comme avant, elle en est certaine.
Roselyne

JEANNE
Tu regardes ton fils, il n’a pas eu le courage de laver ni les vitres ni le sol, ce soir.
Tu le vois bien, toi. Tu as passé toute ta vie à trimer dans cette grande brasserie,
qui d’un coup a fermé, ce samedi soir à minuit. Tu es restée avec lui, il te semble servir à quelque chose, juste être là, à ses côtés. Le grand vide te tourbillonne ; tu devais passer cette fin de semaine avec ton fils, Pierre.
Un mélange d’irréel, d’inédit, le silence. Il te semble être dans un mauvais rêve.
Quand certains évoquent le mot « guerre » pour toi, ce sont des réminiscences très négatives…
Les nouvelles arrivent et tu le sens
Tu regardes ton fils, il fait l’inventaire de ses frigos et réserves : il faudra bien distribuer tout cela.
Oui, il contactera deux ou trois associations, peut-être même l’hôpital ,
les équipes soignantes seront contentes d’avoir des produits frais. Il a toujours eu le coeur sur la main.
Ton fils les cuisinera, tu le sais qu’il a un coeur gros comme ça !
Il t’a dit « Tu me parais fatiguée, tu as à peine mangé ce soir, je vais te reconduire, maman, tu me laisses un petit moment juste pour finir de ranger ? "
Il a investi avec son équipe, depuis quelque temps dans de petites boites cartonnées,
les clients qui ne finissaient pas leur plat, on leur proposait de repartir avec.
Tu regardes ton fils. Il t’impressionne. C’est un homme depuis longtemps.
Il te semble le découvrir à chaque fois, avec sa fragilité et son corps d’homme.
Son reflet dans le miroir, puis le tien :
Tu es fatiguée, cette épidémie, bouscule ce printemps que tu souhaitais beau, calme.
Comme un dernier printemps à vivre, tu l’as pressenti.
Pierre veut te mettre à l’abri. Ton temps est celui du retrait.
« Ramène-moi Pierre, tu as fort à faire. Je suis fatiguée et il faut te reposer, aussi. »
Stéphane

MIJANOU
J’aime bien l’aspirateur qui ronronne.
Je le passe un peu, un petit bout à chaque fois,
j’en garde pour le lendemain.
C’est bien l’aspirateur pour briser le silence.
Il y a le percolateur aussi,
je le mets en route bien en avance pour me faire un café.
D’abord le bruit de l’eau qui chauffe,
puis le café qui se fait moudre dans des grincements d’apocalypse
Et déjà l’odeur chaleureuse envahit la pièce
Et le final, la percolation toute vrombissante et saccadée
avec le nectar qui se montre enfin
qui s’abandonne dans la tasse en porcelaine
Jusqu’aux dernières gouttes qui s’étirent mollement
pendant que le silence reprend sa place, tout l’espace vide,
vacant, inoccupé, déserté, déshumanisé,
austère, livide, macabre, délaissé, abandonné…

Elle se sent agoraphobe Mijanou
elle ne supporte plus cette grande salle vide et silencieuse
Elle a des envies de mettre le couvert
de les entendre qui s’entrechoquent
avant d’être brutalement posés sur la table
parce que bientôt c’est le coup d’feu
que ça rigole pas et qu’il n’y a pas une minute à perdre

Elle imagine le concert des couverts qui s’acharnent sur l’assiette et son contenu,
les conversations la bouche pleine pour les plus pressés
ou plus tranquillement pour ceux qui ont leur temps ;

Elle en a à ne savoir qu’en faire du temps libre à présent
Elle en a par dessus la tête du temps libre, à ras le bol

Heureusement il y a la radio
Pas pour les infos, flippantes comme toujours
en gros plan sur là où c’est pire, horrible, inimaginable
Non, elle écoute la radio pour la musique et pour les émissions qui font rêver
comme ceux qui redécouvrent leur environnement proche
les plantes sauvages le long du petit trajet quotidien autorisé
la diversité des chants d’oiseaux en ce début de printemps
Car la nature se moque bien de ce virus qui ne s’attaque qu’aux humains
pour le reste le printemps est bien là
retour du soleil
les bourgeons s’éclatent
les fleurs s’épanouissent
Après de longs mois de pluie, les arbres sont gorgés de sèves
et parés pour une nouvelle jeunesse
Elle ressent cette vigueur dans l’air du dehors
et le contraste avec toute une humanité en déroute…
Caroline

AUBIN
Martine fait aller et venir machinalement son éponge sur le comptoir, promenant son regard sur la place de l’église, déserte. Elle bénit le printemps naissant qui lui offre le café du matin sans lumière électrique et le jaune éclatant des tulipes aux deux angles du porche, de l’autre côté de la route.
Dans le bruit du percolateur et l’odeur de l’arabica, Martine sent revenir la paix que les
heures nocturnes lui refusent immanquablement depuis qu’a commencé cette folle histoire de virus. Bien sûr son bar est désert, ce qui n’arrive jamais à cette heure de quasi rendez-vous où avant le boulot on attrape le journal, un expresso et la main des copains. Mais au moins il fait jour et le monde a des contours nets ; le virus n’est plus un spectre hideux dans la nuit mais une réalité qu’on peut essayer de combattre.
En se retournant pour prendre sa tasse Martine sourit au percolateur. Quelle histoire quand elle avait fait installer ce monstre de modernité ! Est-ce qu’on avait besoin de ce truc des villes pour faire du café ! Elle avait laissé dire et la machine peu à peu avait été adoptée, comme les tommettes ocre rouge venues remplacer le froid ciment écaillé. Pour le reste, elle n’avait rien changé ; le bar restait celui qu’elle avait repris de son oncle, un bar breton typique au mobilier de bois sombre, où trônait une vieille pendule à balancier.
Martine pose sur une table avec vue sur la place – puisqu’elle a désormais l’embarras du choix – son café et le croissant sorti du congélateur et passé au four. En d’autres temps elle l’aurait ramené encore chaud de chez Nono, la petite qui tient depuis un an l’épicerie-boulangerie. L’unique boutique et le café se touchent. Toute la vie du village se concentre là. Se concentrait du moins, avant que chacun ne s’enferme chez soi.
Une ombre passe dans la rêverie de Martine. Que fait Aubin ? Elle n’a pas de numéro pour le joindre. Elle n’a jamais pensé en avoir besoin. Aubin est là tous les jours, même le dimanche, une fois, deux, trois, dix minutes, une heure, l’après-midi entier quand il vient bricoler avec Martial. Il a vingt-deux ans maintenant ; il est arrivé un jour avec une équipe spécialisée dans la restauration des monuments historiques. Depuis le temps qu’on attendait le sauvetage de l’église ! Bien la peine d’avoir un vitrail classé ! Comme les autres ouvriers, Aubin déjeunait au bar et peu à peu, les travaux durant, il y avait pris ses habitudes. Sans attaches semble-t-il – en tous cas il n’en disait rien
– , après quelques semaines de navettes jusqu’à un hôtel en ville, il avait loué une petite maison dans la campagne et travaillait au gré des chantiers pour des artisans du coin en attendant la deuxième phase de restauration de l’église.
Un soir, il a décroché la guitare pendue au mur. « Je peux ? » Bien sûr qu’il pouvait.
Personne n’en jouait de cette guitare oubliée là un soir par un groupe de jeunes de passage et jamais récupérée. Aubin l’a tenue un instant sans rien dire, l’a retournée plusieurs fois doucement, l’a accordée et s’est mis à jouer. Puis c’est devenu une habitude et Martial, le soir, trouvait toujours une bricole à faire qui durait jusqu’au dîner. « T’as vu l’heure ! Tu manges avec nous Du Cormier ? » il l’appelait souvent ainsi et personne ne comprenait le clin d’oeil ravi et bienveillant de celui qu’on continuait ici à surnommer Le Fougerais, alors qu’il tenait le café du village avec Martine depuis
plus de trente ans.
Aubin restait. On dînait dans le bar où passaient encore à cette heure quelques-uns des habitués les plus assidus. Et Aubin jouait…
Martine tourne la cuillère dans la tasse de faïence blanche, souvenir d’un café de Rome. Fugitivement la traversent le soir de novembre et la façade éclairée de Santa Maria in Trastevere. Mais tout de suite revient la guitare. Martine entend les notes, voit se promener sur les cordes, avec une douceur assurée, les doigts fins meurtris par les pierres et le ciment. Elle sourit. Elle sait que le confinement va durer. Alors Aubin appellera. Demain, dans quelque jours. Et elle ira poser la guitare sous le porche.
Antoinette

Et l’on peut écouter ce texte lu par Antoinette elle-même

MPEG4 Audio - 5 Mo

MARIE
Marie habite au-dessus de son commerce. Un commerce qu’elle estime de première nécessité mais qui n’est pas considéré comme tel. En période de confinement, la lecture est pourtant essentielle selon elle pour tous ceux qui ne veulent pas s’abrutir devant des écrans, elle contribue à échapper à la pensée unique, elle permet de s’évader, de s’émouvoir, de combattre la solitude.
Timide, solitaire, introvertie mais aussi amoureuse des mots, des livres et de leurs auteur(e)s Marie a ouvert y a quelques années une petite librairie. Son existence s’en est trouvée métamorphosée.
Ce matin, accompagnée par la Petite Musique de Jade, un bâton d’encens en guise de baguette de chef d’orchestre, elle parcourt les rayonnages où volutes parfumées et arabesques aériennes se propagent au gré de ses pas. Le roucoulement de la petite fontaine y ajoute des notes minérales. Voilà l’univers dans lequel ses livres sont offerts car c’est ainsi qu’elle considère sa mission : organiser, faciliter, encourager, provoquer leurs rencontres car chaque livre a son lecteur. Ce cérémonial du matin lui est indispensable. Elle ne saurait y déroger.
Depuis le début du confinement, les clients ne se déplacent donc plus. Ils glissent sous la porte leur commande lorsque leur trajet le leur permet ou commandent par mail. Aujourd’hui, quatre enveloppes sont éparpillées sur le paillasson et à l’écran une dizaine de mails sont apparus depuis la veille. Marie s’emploie à satisfaire au plus vite ces demandes émanant de clients fidèles n’ayant pas encore cédé aux sirènes d’internet. La plupart habitent dans le centre-ville, elle ira les livrer en vélo
en début d’après-midi. Gantée, elle passe soigneusement une lingette désinfectante sur chaque livre avant de les ensacher séparément. Elle remplit l’attestation de déplacement exceptionnel pour raison professionnelle et prévient chaque destinataire de son heure d’arrivée à son domicile pour qu’il prenne possession de leur commande. Certains y ont ajouté quelques demandes particulières comme Mauricette pour qui elle prendra une baguette de pain au passage. Concernant les clients plus
éloignés, elle sera obligée de passer par la poste malgré les incertitudes quant aux délais de desserte en cette période de crise sanitaire. Elle n’avait jamais envisagé de devenir colportrice mais la situation ne lui est pas déplaisante. De retour à la librairie, après quelques tâches administratives, elle choisira le livre avec lequel elle passera la soirée et remontera dans ses appartements. Cette organisation lui permet de garder le cap, de conserver quelques contacts, et de poursuivre sa mission.
Rester active, coûte que coûte, est un merveilleux antidote à la mélancolie.
Geneviève G

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