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Jour 8 du Grand Confinement

mercredi 25 mars 2020, par Frédérique

Aujourd’hui, découvrons le travail de Thierry Beinstingel, sur son site Feuilles de route.

Thierry Beinstingel écrit Sur Ivan Oroc, personnage né de cette crise que nous traversons. ( amusez-vous à lire le titre à l’envers, vous verrez… )

Ivan Oroc existe donc depuis maintenant 6 jours, vous pouvez lire ses aventures ici :

www.feuillesderoute.net/surivanoroc.htm

Vous pouvez écouter ces mêmes aventures ici :
http://www.lairnu.net/ce-qui-nous-e...

Une fois lus ou entendus les 6 premiers chapitres, eh bien imaginons le septième.

SUR IVAN OROC CHAPITRE 7

Et c’est juste à ce moment là, au milieu du crachotement inaudible, que revinrent à la mémoire de Ivan, les vers du Bateau ivre de Rimbaud :
Comme je descendais des fleuves impassibles
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles ,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs .

Il en était sûr Ivan, la première strophe c’était celle-là. Il la savait par coeur. Elle s’imposait brutalement à la situation qui le confinait aujourd’hui. Le bateau était ivre et le fleuve l’embarquait dans ses courants de folie, s’en allait , tanguait dangereusement au plus fort de la vague sous un ciel printanier, innocent ou moqueur. Il ne savait quel port l’accueillerait, et si il en existerait encore.
Confiné à l’extrême, il apercevait encore quelques branches des cytises qui garnissaient la rue et par dessus les toits de la mégapole silencieuse un coin rétréci de ciel parfaitement bleu.
Tout était dans ce poème : les furieuses marées, les rutilements du jour, le soleil bas, les pourritures et les vomissures, les gouffres, les ressacs, les courants et les trombes, les échouages hideux, les serpents géants et les arbres tordus, les archipels sidéraux et les cieux délirants.
Ivan délaissa pour un temps la lettre du baron de Petdechèvre à son secrétaire au château de Magloire et qui commençait ainsi : La FRANCE est sauvée, mon cher Anatole… et vous avez bien raison de dire que j’y ai grandement contribué...
Fébrilement, il retourna au début des OEUVRES DE RIMBAUD , Editions Garnier Frères , 6 rue des St Pères, Paris, édition revue et corrigée en 1960 .
Il y était, il l’avait là sous les yeux LE BATEAU IVRE , la copie à Verlaine.

« ... Je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons ! »…

JM

Ivan Oroc ferma les yeux, il inspira profondément, expira de même, inspira, expira, inspira, expira, profondément, très profondément, il ouvrit les yeux et regarda autour de lui, il hocha la tête, un sourire satisfait aux lèvres, un livre était posé au sol, ouvert à la page qu’il consultait peu de temps avant. Il le tapota du bout des doigts, une façon de le remercier pour ce qu’il venait de lui apporter. Il se redressa de toute sa taille, s’étira et se dirigea d’un pas de conquérant vers la porte close, arrivé devant il poussa un rugissement de lion et tendit l’oreille attentif au bruit de pas qu’il devait avoir déclenché, la personne derrière la porte devait normalement quitter précipitamment l’appartement mais seul le silence lui répondît. Ivan Oroc hésita, dubitatif puis il décida qu’il n’y avait personne, il se glissa sous la porte. Ce fût chose aisée que de passer de l’autre côté, même son embonpoint, qu’il qualifiait de « léger » le cher homme, ne le gêna point, vu sa minuscule taille. Il se redressa avec difficulté et maintes grimaces, il maudit en son for intérieur ce confinement qui empêchait l’exercice physique, oubliant qu’il n’en avait jamais été un fervent adepte et que la raideur de son corps ne datait pas de ce jour ! Il observa avec plaisir sa kitchenette, son petit gabarit lui offrait une autre perspective, il vit avec surprise sous la table un amas de vieilles toiles d’araignée qui pendouillaient, et presque sous son nez, sur les plinthes une accumulation de crasse douteuse. Un crissement aigu le ratatina et lui fit porter les mains à ses oreilles, c’était la porte de la salle de bain, le petit couinement habituel amplifié à le rendre sourd lui fit regretter l’huile lubrifiante en aérosol vantée récemment dans une pub télé. Un homme était à présent devant l’évier, Ivan Oroc crût, avec horreur voir un géant avant de se rappeler que c’était lui qui avait rapetissé, tellement d’ailleurs que l’autre ne pouvait même pas le voir, cela mis de si bonne humeur Ivan Oroc qu’il s’agita en faisant de grands mouvements de bras vers le géant quand un vrombissement assourdissant le jeta à terre, terrorisé, une mouche énorme se précipita vers lui et l’empoigna de ses pattes velues, et voilà Ivan Oroc propulsé dans les airs, trop épouvanté il n’apprécia pas comme il aurait pu cet étonnant voyage aérien qui tourna court, la mouche ayant présumé de sa force le laissa choir sur la table, il atterrit brutalement dans une grosse goutte de confiture de fraises des bois. La mouche opiniâtre vint se poser sur son nez le chatouillant de son énorme trompe, un claquement sec la fit s’envoler, une tapette venait de s’écraser à quelques millimètres d’Ivan Oroc, le géant armé et maladroit se mit à poursuivre l’insecte dans la cuisine, Ivan Oroc, les cheveux dressés sur sa tête essayait de toute ses forces de se désengluer de la confiture, la tapette, tap, tap, tap le frôla dangereusement plusieurs fois, il réussit enfin à sortir du piège visqueux et s’enfuit en glissant, courant, trébuchant, enfin il se coula sous la porte de sa chambre et resta là, affalé, un long moment, il releva la tête en entendant frapper au vasistas et eu un hoquet de terreur, une mouche, gigantesque essayait d’entrer dans la chambre, Ivan Oroc sût qu’il vivait ses derniers instants, il ne savait pas comment retrouver sa taille, il n’avait pas terminer sa lecture, il gémit, sanglota et se réveilla dans son lit, le visage baigné de larmes. Derrière la cloison une voix chuchotait : chut, ça va aller, ça va aller...
Roselyne

Ivan réalisa qu’il était coupé du monde.

Cette pensée le fit flageoler, il tituba et, manquant de peu le bord du lit, s’écroula à terre dans un bruit sourd.
Trop désorienté pour se relever, il se laissa aller, pesant de tout son corps sur le linoleum imitation parquet. Sa chute avait due être entendue car ça s’agitait à côté.
Un petit papier fit son apparition mais il ne bougea pas tant il était encore secoué et se sentait vaguement nauséeux. Ça lui rappelait cette sortie en mer sur le voilier de son beau-frère. La nausée fit place à la sensation du vent frais et iodé de la mer d’Iroise. C’était agréable. Il se voyait à la barre du bateau, seul maître à bord. Traversait les océans, bravait les tempêtes et surfait sur les creux de dix mètres ! Puis soudain le calme après la tempête. Et au loin une île paradisiaque et ses belles plages de sable blanc.
Il débarqua et fut reçu comme un Dieu ; Il était celui qu’ils attendaient depuis toujours. Et tous dansaient au son des tam-tams. Mais ils sont bien insistants. En fait de tam-tams c’est Bob qui frappe sur la porte. Il a déjà glissé trois mots sans réponse…
Caroline

Après avoir observé le type préposé à sa poubelle , il parcourait sa chambre de long en large. Dix pas de la porte au mur d’en face et six pas de la fenêtre à l’autre mur. Conclusion : sa chambre ne rapetissait pas ou il diminuait de taille avec elle, pensa-t-il. C’était sans doute le confinement qui lui donnait cette impression d’étouffement perpétuel seulement un peu soulagée quand il se mettait à sa fenêtre. S’allongeant sur le plancher pour faire sa dizaine de pompes quotidienne (ce qu’il n’avait jamais fait avant ) il aperçut un livre sous le lit. Après maints efforts, il arriva du bout des doigts à le faire glisser vers lui. Encore Rimbaud ! Une tête de mort était représentée sur la couverture. Pas très bon pour le moral en ces temps-ci ! Il faillit le renvoyer sous le lit. Arrêtant son geste il décida tout de même de le feuilleter et puis sous le titre « Le squelette de Rimbaud » il y avait écrit : « roman pas policier mais presque... » Cela pourrait lui passer le temps en fin de compte. Mais il n’arrivait pas à se concentrer. Le sens des mots lui échappait. Il avait envie d’écrire... non une folle envie de communiquer avec quelqu’un, n’importe qui en vérité. Entendre une voix humaine s’adresser à lui et lui répondre ne serait-ce que pour parler du temps. En fin de compte ce n’était pas le confinement dans sa chambre qui l’oppressait mais le silence. Alors il se mit à chanter même si il savait qu’il chantait faux et ne connaissait que des chansons de son enfance, il chantait. Timidement au début, puis il prit de l’assurance. Debout au milieu de la pièce il entonna même la Marseillaise. Ivan Oroc l’invisible n’en pouvait plus ! Il sursauta au milieu d’un couplet en entendant son voisin Bob taper contre le mur. Il se tut un moment puis repris avec « pirouette cacahuète » un sourire au lèvre en imaginant la tête de Bob de l’autre côté du mur.
Françoise G

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