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Un clerc de notaire

vendredi 8 décembre 2017, par webmestre

Samedi 2 décembre 2017

Atelier d’écriture. Les faits divers de Roselyne.

1- Lister une dizaine de mots décrivant une personne antipathique.

Présomptueux-boutonneux-distant-râleur-hâbleur-bouffi-sournois-lourd-vulgaire-pleurnichard-sexiste-bruyant-fourbe-bête-faux-cul.

2- Faire le portrait d’un antipathique. Lui donner un nom.

Un clerc de notaire
Ses cheveux sont gras et fins, rarement lavés, entre roux et blonds, d’une indéfinissable couleur. . Son menton avance en galoche et découvre une dentition jaunâtre entartrée de nicotine. Il fume sans cesse, allume avec ses mégots les cigarettes Gitane papier maïs sorties de leur boite bleue qui ne quitte pas la poche de son veston démodé. La fumée nicotine aussi ses doigts aux ongles douteux. Il n’a pas le teint frais mais gris. Le regard fuyant, les paupières animées de tics incessants, le front couvert de rides d’expression, la démarche molle et mal assurée. Il arrive en retard aux répétitions de la chorale dont il fait partie, il s’assied, cherche d’un regard affolé le numéro de la page sur le livre du voisin. Ses vêtement empestent le tabac froid et la vieille crasse grasse qui raidit le col de sa chemise élimée. Il n’écoute pas et se mouche à grand bruit. Il vit seul.

3- L’affaire de Tulle
De 1917 à 1922, de nombreuses lettres anonymes sont adressées à des habitants de Tulle et notamment à des fonctionnaires de la préfecture de Corrèze. Signées « l’oeil du tigre », elles sont souvent agressives, voire ordurières, à l’encontre de leurs destinataires ou de leurs proches. Une enquête judicière est ouverte…

Maintenant, elles arrivaient à l’étude. Jusque là, il les avait reçues chez lui. Ne comprenant rien à ces envois, ne se sentant pas concerné par les mots violents, soupçonneux et orduriers qu’elles contenaient, il n’avait rien dit à personne. Il menait une vie solitaire de vieux garçon. Elle prêtait à tous les commérages et à tous les soupçons. Il avait l’habitude. S’était carapaçonné contre cette mauvaise réputation.
Toutefois, il trouva que ce corbeau passait les limites et se rendit au commissariat son paquet de lettres sous le bras. La première guerre mondiale venait juste de se terminer. On était encore dedans et bien qu’il fût souvent en décalage avec la société, il trouvait qu’en ces temps de reconstructions, il y avait mieux à faire que d’envoyer des lettres anonymes à la préfecture de Corrèze.
L’oeil du tigre ! Cette signature l’intriguait. Pour lui le Tigre c’était le surnom donné à Georges Clémenceau à cause de ses actions policières menées avant la guerre. Quel rapport avec le Père de la Patrie ? Qui pouvait bien être derrière toutes ces misérables missives si mal écrites ?
Il monta les marches du commissariat, l’esprit troublé . Le commissaire le reçut.
Il aurait préféré mener une enquête criminelle lui dit-il en sortant une liasse de lettres anonymes que la préfecture lui avait fait parvenir. Presque toutes identiques , pleines de fautes d’orthographe et de lettres découpées dans des journaux tous identifiables. Un débutant ou une débutante ajouta-t-il qui a des comptes à régler avec les fonctionnaires. Les accusations sont plutôt moches ? Maintenant pourquoi vous ? Avez-vous des liens avec un ou une employée de la Préfecture ?
Oui, il avait une cousine éloignée dans les services de la délivrance des titres. Il ne la voyait jamais.
Le clerc de notaire subit, de ce fait, un interrogatoire en bonne et due forme. On lui fit découper des lettres et écrire des mots. La routine. Ne négliger aucune piste. On le relâcha après une laborieuse conversation sur la cousine de Tulle dont il ne savait plus rien.
Le temps passa. La police perquisitionnait, fouillait, réquisitionnait, cherchait dans les poubelles des restes journaux découpés, épiait les habitants de la ville dans leurs allées et venues, établissait tant bien que mal la liste des morts pour la France parce qu’il était trop tôt pour les recenser tous. Elle alla même jusqu’à interroger tous les employés de la préfecture. Surtout ceux dont un membre de la famille travaillait à la fabrication des fusils Lebel. L’enquête s’orientait vers une vengeance envers les services de l’État. On posta un policier devant chaque boite aux lettres des Postes et Télégraphes. Certains s’endormirent au pied des boites et ne virent passer personne.
Mais un soir, enfin , au bout de cinq années d’une enquête judiciaire à rebondissements, à tests graphologiques sans fin, à mises en garde à vue, à confrontations, un juge nouvellement nommé fit arrêter, après une dictée, un pauvre gars soupçonné.. Il avait fait la guerre, la Grande. Il faisait partie des gueules cassées que la France avait oubliées. On le jugea un peu dérangé, presque fou. Dans un asile, on l’enferma. Une bonne façon de ne plus voir ceux qui avaient survécu à l’enfer des tranchées du côté de Verdun .
Les envois continuèrent . Une enquête reprit. On s’était trompé de corbeau mais pour l’enfermé on n’en resta là.

JM , 2 Décembre 2017.

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