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Jour 18 du Grand Confinement

dimanche 5 avril 2020, par Frédérique

DECAMEREZ !
Ce néologisme vient d’une rubrique de Nathalie Koble dans En attendant Nadeau (excellente revue littéraire sur le net)

Nathalie Koble entreprend pendant le confinement une nouvelle traduction, assez libre, du Décameron de Boccace et livre chaque jour un texte accompagnant une des images d’origine.
Le Decameron de Boccace est un livre écrit à Florence pendant la grande peste (1349). Une compagnie de jeunes gens rassemblés dans un lieu isolé, pour entretenir la flamme ténue de la vie, se divertissent en se racontant des histoires au jour le jour – contagion d’une tout autre nature.

Rendez-vous sur le site de En attendant Nadeau, à la rubrique DECAMEREZ :
https://www.en-attendant-nadeau.fr/...

Déroulez cette table des matières, choisissez une image et son titre, et inspirez-vous de cela pour votre texte d’aujourd’hui. Il s’agit pour vous de nous faire sortir de notre chambre en nous racontant une belle histoire…

La chèvre sauvage

Monsieur BREGAINT avait un troupeau de chèvres, dont une jeune chèvre, Blanquette, qui avait sa préférence. A cette époque, le fromage se vendait bien. En ce temps-là les chèvres étaient libres dans les alpages, pour se nourrir et gambader. Le soir tombé, elles rentraient dans l’étable. Même Blanquette si sauvage et indépendante. Blanquette avait une idée fixe en tête, grimper plus haut dans la montagne. Le loup guettait le troupeau, il se léchait les babines par avance, il sentait déjà le goût de la chair fraîche dans sa gueule. Blanquette, l’imprudente, plusieurs fois, avait frôlé le loup sans s’en apercevoir. Dans la vallée, on parlait d’un nouveau loup surnommé Corona. Monsieur BREGAINT sentant le danger rappela son troupeau qu’il mit en confinement. Blanquette se rebella. Pendant de longs jours et de longues nuits, elle tapa ses sabots noirs contre la porte. La plus anciennes des chèvres lui dit « tu te crois libre, pourquoi tout ce tapage, pense aux autres, si tu sors, nous ne serons plus ». Blanquette songea longuement.
Depuis déjà deux mois, Corona avait fait quelques festins de chèvres non confinées. Les bergers de l’autre versant de la montagne ne prenait pas au sérieux le confinement ni Corona. Puis vînt le moment où Corona manqua de chair fraîche. Plus de chèvres dans les alpages, mangées ou dans l’étable. Il mourût de faim. Avait-il une famille ? L’histoire ne le dit pas.
Dans l’étable de Monsieur BREGAINT régnait une effervescence. Le confinement était levé. Les autres chèvres avaient déjà regagné l’alpage pendant que Blanquette restait dans l’enclos. Elle leva la tête vers le haut des cimes et pensa au loup et à la liberté qui n’est pas là où on croit qu’elle se trouve. Elle pensa à la fenêtre de l’étable restée ouverte par laquelle elle avait observé la lune et les étoiles. Elle pensa au loup qu’elle n’avait pas combattu toute la nuit et qu’elle était vivante .Elle pensa au ciel bleu marine qu’elle verrait encore. La porte de l’étable s’était ouverte sur un nouveau monde.

Laurence

La dolce Vita

Agathe, drapée dans une robe d’un vert émeraude, coiffée d’un large feutre assorti, se tient à l’écart de la cohue, au côté de Samba sa jument, elle passe ses doigts dans la crinière soyeuse d’un gris d’argent, la jument incline la tête vers elle, reniflant délicatement ses cheveux parfumés. Agathe jette un regard intrigué sur cette petite foule qui fait semblant de l’ignorer, toutes ces gentes dames, ces nobles seigneurs, ces damoiselles et ces damoiseaux vêtus de leurs plus beaux atours de velours et de soie, ils l’ont un jour respecté mais désormais la crainte semble l’emporter, elle est la guérisseuse officielle au service du duc mais certains la prétendent magicienne et même sorcière, Agathe sait que si la rumeur enfle, même le duc ne pourra pas la
protéger mais en ce jour de fête, c’est une cour colorée et inoffensive qui s’offre à son regard, ça caquète bruyamment dans les piétinements fébriles des chevaux, le duc se faisant attendre.Agathe, saisie d’impatience, saute souplement sur le dos de Samba, la jupe, largement ouverte sur le devant s’étale pareille à une corolle, Agathe monte comme toujours à califourchon, complètement réfractaire à cette nouvelle mode, très inconfortable, de monter en amazone, les adeptes prétendent que les cavalières sont plus gracieuses, plus élégantes, tellement féminines et que leur pudeur est sauve et puis les damoiselles ne risquent pas ainsi de rompre leur hymen, tout un chacun sachant que c’est de galoper assise à califourchon qui fait perdre, aux filles, leur
virginité ! Agathe, elle, aime sentir sa monture entre ses cuisses, elle ressent tous les
frémissements, les frissonnements de l’animal, elle vibre de la plante des pieds au cuir chevelu, une jouissance proche de celle de l’amour. Elle cherche des yeux l’homme dont, chaque nuit, elle se délecte. Il est là-bas son fougueux troubadour, adossé à un muret, indifférent à l’agitation, leur regard se croisent, se dévorent encore, juste le temps que le duc apparaisse, habillé de pied en cap d’un lourd velours groseille qui ne fait qu’accentuer sa silhouette trapue, un écuyer l’aide à enfourcher son destrier blanc maintenu par deux palefreniers. Ainsi dressé sur sa selle, presque
majestueux, il fait virevolter l’étalon qui hennit et en trois bonds atteint la forêt. L’affolement saisit la suite du duc, une bousculade s’ensuit, des cris, des piaffements retentissent puis dans une cavalcade assourdissante ils s’élancent tous vers la forêt.
Samba, elle, n’a pas tardé, elle a tout de suite suivi l’étalon ducal, les crinières déployées dans le vent comme une flamme blanche, ils foncent flanc contre flanc, Agathe et le duc au coude à coude, arrivés à un embranchement ils ralentissent, se regardent brièvement puis l’étalon bifurque à gauche, la jument prend à droite et force son galop, ils parcourent une longue distance avant de ralentir, alors Agathe se penche, sa joue frôlant l’encolure, elle murmure quelques mots à l’oreille de Samba qui, dans l’instant déploie deux magnifiques ailes et majestueusement s’envole dans le ciel bleu azur, très vite le cheval ailé prend de la hauteur, mangeant le vent, la magicienne, les cheveux dénoués, couchée sur l’encolure, les jambes collées au flanc, le souffle coupé, grisée par la vitesse, se laisse emporter dans cette folle chevauchée. Elle se sent légère et regarde, curieuse, le paysage miniature défiler tout en bas, des lacs miroitant au fond de vertes vallées, des déserts de sable, elle croit même apercevoir un ours en train de chasser sur un bloc de glace. Ce voyage
l’enchante, elle a laissé derrière elle un monde hostile à la magie, désormais totalement libre, elle vole vers Brocéliande où l’attend Merlin.
Roselyne

Les poireaux de papy Mougeot

Sous un pin parasol réunion de dames fort jolies , ma foi. Elles devisaient entre elles sous un ciel tout bleu, de tout de rien , de bagatelles. L’air était léger d’un avril printanier . Marguerite , robe mauve, hennin blanc, mit très en avant un gros ventre bombé. Et toutes de se réjouir de cette annonciation qui ne devait rien sans doute à l’Ange GABRIEL. Elles voulurent tout savoir de ce corps épanoui et surtout de quoi il s’était nourri pour en arriver à être si élégamment arrondi.
Arrivèrent alors un jeune homme et son père. Le mari de Marguerite et le futur grand-père que tout le monde appelait déjà Papy MOUGEOT . De la conversation ils se mêlèrent.
Venez à la maison dit le papy tout de rouge harnaché, je vais tout vous expliquer.
Les voilà donc rendus dans une sorte de restaurant, une sorte de salle à manger. Marguerite de ses deux mains le ventre soutenu et deux de ses amies, un peu abasourdies, écoutèrent sagement tout un discours sur les bienfaits des poireaux dans la main du papy tout à coup apparus :
« Le poireau est une espèce de plante herbacée vivace que je cultive comme plante potagère dans mon jardin. Sachez qu’il appartient à la famille des Amaryllidacées et porte aussi le nom d’asperge du pauvre. Il est cousin de l’oignon et de saveur subtile et délicate dans les soupes et les salades. Il vient d’arriver du Moyen- Orient Cela, mesdames, dépasse votre entendement !
Pourquoi en manger me direz-vous ? Regardez Marguerite qui porte mon petit-fils. Je le veux resplendissant et prends soin de la mère . Elle a droit chaque jour, aux 7 bienfaits des poireaux qui porte ici glorieux nom de porée !
- riche en eau
- riche en fibres
- riche en vitamines B6 qui force à l’énergie
- riche en vitamines C qui force l’absorption du fer
- riche en potassium et pauvreté en sel
- riche en antioxydants
la septième richesse est la plus importante, la vitamine B9 assure le renouvellement cellulaire chez les femmes enceintes et contribue parfaitement au développement du fœtus ! »
Là, il fallut respirer après une telle tirade ! Toutes restèrent coites devant un tel savoir et se rappelèrent d’un coup du message angélique du chiffre 7 .Marguerite, elle, continua à bercer son ventre bien arrondi.
Bien des siècles plus tard, on retrouva ouvert, du côté de Nantes, sur les bords de la Loire un restaurant de poireaux qui portait ce beau nom :
A la belle porée de Papy Mougeot
JM

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