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Jour 17 du grand Confinement

vendredi 3 avril 2020, par Frédérique

Aujourd’hui, on dirait qu’on sortirait de la chambre…

Vous savez, ce jeu auquel jouent les enfants. On dirait qu’on serait… et ce qu’il implique de la puissance du conditionnel présent, qui nous fait ainsi entrer dans une réalisation imaginaire.

Tout un texte au conditionnel présent dans lequel s’exprime cette folle envie d’être en dehors de cette chambre qui nous confine. Et ce qu’on ferait…

On revisserait la cosse qu’on avait débranchée juste avant d’aller enfermer la Saint-Patrick. On regarnirait un peu les placards et le frigo où on avait fait le vide. Et on redémarrerait ! Doucement, on ferait une marche-arrière pour sortir du hangar ouvert sur la cour. Toujours le tas de planches, mais pas de chien aujourd’hui, pas de petite Louane à venir dire bonjour. On descendrait avec les précautions d’usage les ornières inclinées qui mènent – malgré tout, si – à la route du bourg. Et ce serait parti !
On n’irait pas très loin non, c’est juste qu’on voulait respirer la mer ! On rentrerait demain promis, et on finirait de restaurer l’abri-bûches. Mais là, tout de suite, on roulerait ! On regarderait de haut – mais sans hauteur bien sûr – les primevères au creux des talus et les virevoltes des ruisseaux de printemps. Sous l’eau filante des truites peut-être mais au bord pas de pêcheurs. Heureux poissons d’avril !
Cap sur la Normandie ? Oui, on ferait ça, des kilomètres mais pas trop, sur les routes départementales, pour les paysages qu’on voit mieux et les bourgs qu’on traverse. La vie ralentie n’empêcherait pas qu’on croise un passant pressé, son sac de courses roulé sous le bras. Les autres vies on les devinerait, tranquilles ou pas, derrières les fenêtres entrouvertes. Et on serait contents de ces rencontres fugitives, notre maison sur roues nous emportant plus loin dans un cliquetis de tiroirs et l’amicale odeur de liberté des coussins neufs.
Et puis, Avranches passée, on prendrait la route des plages. On s’arrêterait à Carolles, tiens, il y a une aire de stationnement tout près de la mer. On s’installerait, on déjeunerait la porte ouverte sur le cri des mouettes , et on mettrait nos sac au dos pour prendre le sentier côtier. On marcherait. On se remplirait de la brise d’avril, de la si belle lumière de sable ocre et de mer gris-bleu qui a tant inspiré les peintres. On sentirait au fil des pas nos corps délier leur ankylose et se remettre à l’amble du monde. On marcherait longtemps avec Granville en point de mire et puis on ferait demi-tour dans le soleil rasant vers la douce nuit en roulotte que les vagues berceraient jusqu’au matin.

D’autres seraient là peut-être à vivre un autre songe, libérés par la fantaisie d’une improbable consigne invitant au conditionnel. Loin dans la baie, sur l’estran étiré par la marée basse, une femme penchée guetterait le friselis de l’eau à la limite du sable humide. Une marine lumineuse qu’on intitulerait : « Rêve de coques ».

Antoinette

On dirait que je chausserais de bonnes chaussures et que peu importe le temps, celui d’en haut ou celui qui défile. Je marcherais le long des chemins, bien plus qu’une heure ne le permet et du coup mon sourire serait plus grand encore. Les oiseaux chanteraient tout pareil que les jours d’avant, on dirait. En passant près d’un village, la musique me mènerait à la fête. Elle me ferait danser. J’entrerais dans la ronde n’importe où, n’importe quand et je m’accrocherais. Et les yeux fermés je jouirais de cet instant où tous, grands petits jeunes vieux hommes femmes enfants vibreraient d’un seul corps la Bretagne qui m ’adopte. Puis je repartirais. Plus loin. Là où ça sent les embruns. Là où c’ est plus fort que tout, là où quand j’y suis c’est direct pieds nus sur le sable, surtout que là, pour le premier jour, il ferait beau c’est sûr, c’est obligé. Taquinant tout d’abord l’écume du bout de mes doigts de pieds, j’entrerais déterminée. La mer serait d’huile, c’est comme ça que j’y vais. Je serais saisie par sa fraîcheur mais j’y finirais entière, rouge écrevisse s’il le faut !
Françoise P.

On dirait qu’on serait partis traverser la baie. Ce serait par une douce journée de septembre.
On aurait roulé de nuit pour être déjà les pieds nus sur le sable au tout début du point du jour.
On aurait senti la fraicheur de la nuit et la nature se réveiller doucement.
On serait partis droit devant en avançant au milieu de nulle part, au milieu du sable cerné par les prés salés, la mer, le ciel immense.
On aurait eu froid aux pieds au début. Et puis on n’aurait plus fait attention.
On aurait marché en silence pour être simplement présents, pour se fondre dans le décor, en faire partie comme les oiseaux, ne pas les déranger.
On aurait vu le ciel, l’air, l’atmosphère passer par toutes les couleurs du levant.
On aurait senti le souffle du large nous caresser le visage.
Et surtout on aurait inspiré tout ça le ciel, le vent, l’odeur des embruns, du sel et et du sable.
On s’en serait remplis les poumons et le corps, à ras bord.
Caroline

" CE JOUR LA on dirait qu’il ferait beau CE JOUR LA les humains se parleraient sans suspicion, se diraient : "oh il fait vraiment beau aujourd’hui" les gens seraient proches l’un de l’autre, à papoter gentiment CE JOUR LA on dirait que tous voulait apprécier chaque instant de ces choses si simples oui CE JOUR LA il ferait beau et ce serait comme une fête de la musique qu’on aurait avancée parce que ce serait maintenant, tout de suite, pas le 21 juin, mais toute de suite maintenant qu’on aurait envie de faire la fête, d’écouter de la musique dehors en plein air, avec plein de monde partout qui se croiserait qui chahuterait CE JOUR LA on dirait que les gens seraient gais CE JOUR LA on dirait que je couvrirais ma fenêtre de ballons comme au 14 juillet CE JOUR LA on dirait qu’on avancerait toutes les fêtes, hein et pourquoi non, on réunirait le 21 juin avec le 14 juillet et on récupérerait Pâques et l’Ascension CE JOUR LA on dirait qu’on ressusciterait et qu’on s’envolerait à nouveau CE JOUR LA on dirait que les hommes les femmes nos vieux les boomers les quadras les millenium les enfants les bébés se retrouvaient unis apaisés CE JOUR LA on dirait que tout le monde y serait beau car heureux de se rencontrer de déambuler de s’apostropher bruyamment, on dirait que les gens d’ici sortirait de leur réserve CE JOUR LA on dirait qu’il ferait beau CE JOUR LA tous les cafés ouvriraient leur terrasse et oui CE JOUR LA on irait même s’installer au café où on décrétait qu’on n’irait pas, parce qu’on y voyait toutes ces solitudes retrouver leur comptoir et leurs potes " Santé" CE JOUR LA on dirait qu’il ferait beau non CE JOUR LA il ferait chaud on dirait qu’on sortirait nos robes d’été, les robes qu’on sort à la plage le soir, on dirait que personne ne jugerait que ce serait trop tôt, trop glamour, trop vamp, trop ma femmitude CE JOUR LA on dirait que chacun apprécierait l’envie de l’autre CE JOUR LA il ferait vraiment chaud il y aurait une douce brise on la sentirait sur notre peau nue CE JOUR LA on se baladerait naturellement spontanément on resterait à la terrasse d’un café le soleil nous caresserait la joue on entendrait avec plaisir les badinages des uns des autres des unes des autres on dirait que ce monde si soudainement décloisonné nous revigorait l’après-midi s’achèverait dans un sympathique brouhaha CE JOUR LA il y aurait des concerts de la musique en vie et CE SOIR LA la foule soulagée s’installerait dans la nuit ouverte et on dirait que j’aurais envie de sentir un autre CE SOIR LA on dit...
Geneviève F

On peut écouter le texte de Geneviève ici :

MPEG4 Audio - 1.6 Mo

A certaines émissions, on entend des journalistes poser cette question sous forme de micro-trottoir confinés, à des auteurs, des personnages publics : Qu’ imaginez-vous quand tout sera fini ? Que feriez-vous au premier matin du sortir du confinement ?
Ils disent que nous voyons avec ces yeux-là du moment, les montagnes la mer la campagne, tout ce qui nous entoure, parce que nous ressentons le danger.
Ils disent que nous entendons avec ces oreilles-là, que nous sentons ces odeurs-là… parce que la mort rode.
Il se pourrait qu’au sortir du grand confinement, le temps de sidération, inversé, nous paralyse encore quelques jours…
On parle d’un retour à la normale progressif, question sanitaire mais surtout remettre notre cerveau dans sa propre autonomie.
Coté fenêtre ou par la porte j’aimerais m’élancer, sans papier en poche ou justificatif de sortir…
Si je savais je l’écrirais. Vous le dire, je décrirais une côte émeraude à marée haute,
couleur de ce vert qui étonne et subjugue ;
Celui qui révèle un fond sablonneux et toutes les promesses de pêches miraculeuses.
Sur le port, il n’y aurait encore pas grand monde. On se garerait avec facilité, un jeu d’enfant.
Au restaurant, pas d’attente, les huitres pain noir et beurre salée à volonté : un festin de roi.
Sur la grève, peu de monde, les gens au teint un peu blafard, de loin en loin se regarderaient, s’interpelleraient du regard ; Ah ! toi aussi !
Chacun développant une forme du syndrome du survivant, avec ce mélange de culpabilité,
tu foulerais le sable comme un première fois.
L’odeur de l’iode te brûlerait les fosses nasales et envahirait tes poumons.
A genoux, le sable mouillé marquerait ton pantalon.
Comme pour une première fois, ce spectacle de la mer dans cette baie incroyable, te laisserait sans voix, simplement émerveillée et contemplative.
Stéphane.

Si la porte de la maison pouvait s’ouvrir librement, je ne ferais rien d’extraordinaire. J’irais voir les gens du village que je connais, ceux avec qui je travaille à la bibliothèque. Avec eux j’aurais plaisir à ouvrir les portes, à retrouver les livres et les lecteurs qui viendraient nous les rendre. Tous lus et peut-être relus et en prendre de nouveaux. J’imagine que les gens seraient tout sourire, soulager que ce cauchemar soit terminé. On en parlerait, on se raconterait le confinement.. On prendrait le temps de bavarder. Cela nous aurait tellement manquer ce contact direct avec les autres sans suspicion de contamination. Ah ! Se serrer la main,, se taper sur l’épaule ! Ah ! pouvoir s’embrasser sans retenue, spontanément ! Les enfants redécouvriraient les albums, les BD oubliées. Les ado se jetteraient sur les mangas qu’ils n’auraient pas pu emprunter afin de connaître la suite de l’histoire. Peut-être des personnes âgées viendraient pour la première fois, prendre un café ou un thé seulement pour le plaisir de bavarder, d’être ensemble, de communiquer, Ah ! Oui ce serait bien ! Il y aurait de la joie, un certain bonheur d’être là, rescapés, retrouvés sains et saufs, passés entre les mailles de cet horrible filet.
Mais il y aurait aussi des moments plus tristes, certains ne seraient pas au rendez-vous, d’autres auraient peut-être perdu un proche... On en parlerait pourtant, encore plus près les uns des autres pour se réconforter.
Françoise G.

On dirait qu’on serait en 1952 , que J’aurais 10 ans et que j’irais le soir, après l’école, à mon cours de piano.
On dirait que je traverserais le préau cimenté de la grande cour du haut de l’école St Joseph , que je descendrais l’escalier et que j’arriverais dans la grande cour du bas, que je passerais, intimidée, devant la chapelle et que je rentrerais sagement dans la salle de musique .
On dirait que mes cheveux seraient tressés et que je n’aurais pas enlevé ma blouse noire ceinturée et que je glisserais, le coeur battant, sur le parquet ciré avec des patins gris liserés de rouge jusqu’au bel instrument en acajou brillant sur un mur adossé qui semblerait m’attendre et qui m’aurait , comme à chaque fois, fascinée.
On dirait que dans les bougeoirs en laiton poli symétriquement accrochés , il y aurait des restes de bougies allumées qui auraient débordé.
On dirait que Soeur Stanislas, la maîtresse de musique, dans son habit à cornette tournerait le tabouret à vis métallique pour la bonne hauteur, enlèverait le protège-clavier brodé au points comptés et que je m’assiérais sur le siège damassé et que mes mains gamines, délicatement émues, se poseraient sur les touches du clavier en ivoire patiné, en ivoire satiné et sur les touches noires longues et altérées .
On dirait que mes pieds toucheraient les pédales « forte », douce, ou « sostenuto » et que je poserais sur le pupitre ajouré la Méthode Rose deuxième année de piano et que je l’ouvrirais à la page 28 pour une série d’exercices, main droite, main gauche alternées.
On dirait que je déchiffrerais très vite la clé de sol, la clé de fa et que le métronome posé sur le piano me donnerait le tempo.
On dirait que dans la salle de musique résonneraient, allegro, le Don Juan de Mozart ou la Petite Valse de Chopin.
On dirait que pendant la leçon de piano, j’aurais compté les temps à haute voix, pas cassé mes poignets, bien travaillé ma main droite toute seule,ma main gauche toute seule.
On dirait que sœur Stanislas serait contente de son élève et qu’elle la récompenserait avec du « pain des anges », ces petits bouts d’hosties bien ou mal découpées qu’elle aurait conservés dans une boite bleue capitonnée.
JM

On dirait que j’irais faire réparer la chambre à air de mon vélo chez le marchand ouvert.

On dirait que je ferais ma balade à vélo dans la campagne entre routes de campagne, chemins et landes.

Je m’arrêterais au pied d’un chêne.

L’air me rentrerait dans les poumons, je ressentirais une sensation de liberté.

Je roulerais dans les sous-bois, sur le tapis moelleux des feuilles humides. Je patinerais un peu.

Je rejoindrais la route de traverse où je ferais une pointe de vitesse pour sentir mon corps, je monterais la côte, abrupte à la fin, et je franchirais le panneau d’entrée du Bourg de la Commune voisine. En passant près de la Mairie, il y aurait quelques ados qui taquinent le ballon sur le terrain multi sports, quelques bonjours.

Je m’arrêterais boire à ma gourde devant l’église du 13ème siècle que je trouve superbe.

Puis je repartirais vers les landes, un agriculteur fermerait la barrière du champ où les bêtes délestées de leur lait passeraient la nuit.

Je me dépêcherais un peu, il ferait encore jour, pour regagner les landes, je m’arrêterais prendre quelques photos, une fleur de pissenlit, quelques pâquerettes, des brindilles sur le chemin, un banc où se colle la mousse, un petit pont. Immobile, mes cinq sens seraient en émoi, émerveillée.

Je pourrais me fondre dans le tronc d’un arbre, derrière, le soleil rouge flamboierait.

On dirait que je rentrerais avant la tombée de la nuit.

Laurence

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